L’anti-impérialisme de Jean-Paul Sartre est encore trop radical pour la France d’aujourd’hui

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Tout a commencé en 1947, avec une publication intitulée Présence Africainequi est devenu la principale voix de négritude. Dans sa présentation, Sartre a pris à partie l’hypocrisie des Français métropolitains qui se considéraient comme tolérants et compréhensifs parce qu’ils socialisaient avec des hommes noirs dans la métropole. Mais qu’en est-il de ceux des colonies ? Sartre a demandé rhétoriquement. Qu’en est-il de l’exploitation et de la misère là-bas ?

Il s’est concentré sur l’oppression concrète. Il a parlé des salaires, du prix du boeuf, de la richesse que ces colonies généraient pour la métropole. Il était attentif aux conditions de vie.

Sartre a déclaré qu’il ne suffirait pas d’accepter simplement quelques Noirs en France métropolitaine dans le cadre d’une tentative de réprimer ou de nier l’oppression et l’exploitation économiques en cours des hommes et des femmes africains dans les colonies. Il a également souligné le fait que le racisme n’était pas le seul aspect du colonialisme : il y avait aussi la classe. C’est devenu un problème théorique important pour Sartre : lequel est venu en premier ?

Sartre a souligné que les auteurs comme lui ne devraient pas être condescendants en regardant cette poésie naissante. Il ne s’agissait pas d’être à la hauteur de la culture française mais plutôt de tourner la langue française dans des directions différentes, d’injecter du sang révolutionnaire et politique dans cette langue et de lui donner un nouveau sens. Dans Présence Africaine, le romancier Richard Wright était également en tête de mât, il faisait donc le lien entre les Afro-Américains et les auteurs africains francophones. Sartre a contribué au lancement de ce projet et lui a prêté son prestige.

L’autre grande intervention fut sa préface à l’anthologie de la poésie noire et malgache de Léopold Senghor. Ce fut un grand moment pour Sartre. A l’époque, les guerres de libération nationale n’avaient pas encore pris l’importance qu’elles auraient plus tard. Sartre était un nouveau venu en politique, écrivant dans un paysage où l’indépendance des colonies en Afrique était encore un espoir et pas encore une lutte armée en cours.

Il a commencé l’essai en défiant l’attente condescendante d’exotisme du lecteur blanc lorsqu’il a ouvert le livre. Il a appelé de manière préventive leur surprise face aux poèmes et leur inconfort à la réalisation que le regard des Blancs était subverti. Ils étaient maintenant l’objet de regards noirs. Avec ce renversement, Sartre s’est moqué de la prise de conscience soudaine du lecteur blanc qu’ils possèdent une race, et qu’eux aussi peuvent être l’objet d’un regard.

Je vais citer ce qu’il a dit ici : « Voici des hommes noirs debout, qui nous regardent, et j’espère que vous, comme moi, ressentirez le choc d’être vu. Depuis trois mille ans, l’homme blanc jouit du privilège de voir sans être vu. C’était le passage d’ouverture, qui était crucial et qui fondait la perspective de Sartre. Il ne regardait pas cela d’un point de vue paternaliste.

La préface compare le statut des Européens dans le monde à celui des aristocrates français sous l’ancien régime. Il les qualifia d'”Européens de droit divin” et annonça prophétiquement que le mouvement culturel de la négritude allait se développer en une force politique qui renverserait l’ancien ordre colonial, tout comme l’institution de la monarchie avait été renversée à travers l’Europe.

Ce fut un moment crucial. Il a cité quarante-quatre passages de poèmes de personnalités telles que Senghor, Césaire et David Diop, et a donné un aperçu de ce contre quoi la négritude se battait. L’essai allait au-delà d’une description immédiate et d’une dénonciation du racisme. Elle a inscrit la race et le colonialisme dans l’histoire.

La partie la plus controversée de la préface de Sartre était qu’elle décrivait également l’idée d’une dialectique où, d’une part, nous aurions un racisme blanc et un colonialisme blanc et, d’autre part, nous aurions un « racisme antiraciste ». Dans une troisième étape, les deux finiraient par s’annuler, et nous arriverions à une conscience de classe générale et à la phase ultime de libération universelle.

On peut comparer cela à Aimé Césaire. Il a exposé cette dialectique, incorporant la violence noire libératrice dans un processus d’émancipation universelle, dans sa pièce de 1958 Et les chiens étaient silencieux, à propos d’un descendant d’esclaves qui s’est rebellé contre l’autorité coloniale. La marque d’universalisme de Césaire était également présente dans ses travaux antérieurs. En fait, je pense que Césaire a joué le rôle d’intermédiaire entre Sartre et un autre interlocuteur important, Frantz Fanon, très influencé par la négritude.



La source: jacobinmag.com

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