Jean-Luc Mélenchon est populaire parce qu’il affronte les puissants

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Avec sa coalition en tête du premier tour des élections législatives françaises, on aurait pu s’attendre à ce que Jean-Luc Mélenchon frappe une note consensuelle. Plus de la moitié des éliminatoires de demain opposent les alliés de gauche de Mélenchon aux partisans du néolibéral Emmanuel Macron, qui a été réélu président il y a à peine deux mois.

Pourtant, alors que Mélenchon espère que le vote imposera une “cohabitation” – un gouvernement dans lequel il est Premier ministre, bien que Macron soit président – sa campagne n’a pas cherché de compromis avec le titulaire. Au contraire, le leader de la France Insoumise insiste sur le fait que cette élection porte sur deux visions fondamentalement opposées de l’avenir de l’humanité.

Le message de Mélenchon a été raconté lors d’un rassemblement à Toulouse mardi soir, au cours duquel il a dit à son auditoire qu’il était temps de rompre avec l’ordre néolibéral « en faillite ». “Le néolibéralisme est un système dangereux, incapable de corriger ses défauts, car ils l’enrichissent.” Du COVID-19 à la catastrophe climatique, il trouve toujours de nouvelles avenues de profit pour quelques-uns.

Le problème, a-t-il insisté, est que le court-termisme capitaliste est incompatible avec la vie humaine et naturelle : “le capital s’efforce constamment de dominer le long terme par le court terme, l’accumulation de vastes fortunes par le profit à court terme”. À l’inverse, le programme de planification écologique de son mouvement travaillerait à « harmoniser les rythmes de production avec la nature ». Imposer un contrôle rationnel de la production plutôt que le chaos actuel exigerait une mesure « extraordinaire » : « nous nationaliserons le temps, matière première invisible ».

Certes, cette rhétorique est élevée par rapport à l’étoffe habituelle du débat politique américain ou britannique. Mais ce n’est pas si courant ici non plus.

Il est vrai que la télévision française a des émissions de chat politique de longue durée sans parallèle dans les pays anglophones – vous pouvez même regarder Mélenchon interrogé sur l’identité française, la police, l’économie et le bien-être animal pendant plus de trois heures, aux heures de grande écoute. Pourtant, le leader de la France Insoumise se distingue par sa capacité à relier des questions apparemment éloignées des préoccupations quotidiennes (par exemple l’effet des nuisances sonores sur la vie naturelle) à des questions matérielles plus prosaïques telles que le temps libre et l’opposition à la tentative de Macron d’augmenter l’âge de la retraite à soixante-cinq.

C’est là que réside la qualité de France Insoumise en tant que mouvement politique : une défense intrépide des intérêts matériels de la majorité, liée à une vision alternative inspirante des valeurs qui doivent régir la production et la vie sociale. Avec sa force électorale croissante, c’est un projet qui, à travers de nombreuses batailles, s’est imposé à l’ordre du jour.

Sans aucun doute, même les sociaux-démocrates français traditionnels ont souvent utilisé une rhétorique radicale pour mobiliser leurs militants, pour ensuite poursuivre des politiques favorables aux entreprises. François Mitterrand, dans l’équipe duquel Mélenchon a travaillé au début de sa carrière, a un jour parlé d’une «rupture» avec le capitalisme, mais en tant que président au début des années 1980, il a pris un tournant d’austérité. Après la crise financière de 2008, François Hollande a insisté sur le fait que la finance avait “des noms et des adresses” pour demander des comptes, pour ensuite passer sa présidence à déchirer les droits des travailleurs, en effet avec le jeune Macron comme ministre de l’économie.

Pourtant, l’histoire de la France Insoumise depuis sa fondation en 2016 a été profondément façonnée par le conflit avec l’establishment politique et le libéralisme teinté de société représenté par l’ancien Parti Socialiste. Après avoir été l’un des leaders du camp du « non » victorieux lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (un document qui a été mis en œuvre quel que soit le résultat du référendum), Mélenchon a quitté les socialistes en 2008 pour commencer à construire une nouvelle force politique en dehors du courant dominant. , se revendiquant d’une démocratie française bafouée.

Le parcours de France Insoumise n’a pas toujours été facile. Il a souvent eu des relations conflictuelles avec des partis de gauche plus établis et plus enracinés dans les gouvernements locaux, qui ont rejeté la tentative d’hégémonie de Mélenchon. Pourtant, dans un système politique principalement organisé autour des élections à la présidence – un poste que la France Insoumise cherche à abolir – ses courses en 2012, 2017 et 2022 ont vu un soutien populaire croissant à son programme. Avec son ascension de 11,1, à 19,6, à 22%, il a continuellement défié les affirmations selon lesquelles il est tout simplement trop «divisant», se révélant capable de rallier de larges couches des classes populaires et des non-votants habituels tout en consolidant une grande partie de la gauche.

Le résultat est que, alors même que les attaques du parti au pouvoir contre son supposé “islamo-gauchisme” et son “extrémisme” se sont intensifiées, Mélenchon est devenu le chef reconnu de l’un des trois principaux camps politiques en France, rivalisant à la fois avec les partisans de Macron et les partisans de Le Pen. droit. Avant l’élection présidentielle d’avril, cela semblait loin d’être garanti : de nombreux progressistes milquetoast cherchaient un « candidat de l’unité » sans les bords durs de Mélenchon.

En effet, même après qu’il ait commencé à monter en flèche dans les sondages, les représentants des petits partis de la gauche douce, notamment Yannick Jadot des Verts, ont consacré une grande partie de leurs campagnes à le dénoncer comme “indulgent avec Poutine” ou, comme certains socialistes l’ont dit, “anti-business”.

La réussite de la France Insoumise, en particulier avec cette dernière candidature présidentielle, a été de démobiliser ces partis à un tel degré qu’ils sont maintenant obligés de suivre sa direction. La Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES) qu’ils ont constituée en mai n’est pas qu’une addition de logos de partis, comme s’ils mettaient en commun leurs programmes ou se réunissaient au plus petit dénominateur commun.

Au contraire, bien plus de la moitié de ses candidats sont originaires de la France Insoumise, et son programme est largement basé sur celui sur lequel Mélenchon s’est présenté en avril. L’engagement explicite à désobéir aux traités de l’Union européenne dans la mesure où ils entravent l’action d’un gouvernement de gauche est particulièrement révélateur de cette audace.

Il y a eu des dissensions contre ce cours, y compris de la part de l’ex-président Hollande. Bien que dimanche dernier, seulement onze des candidats «dissidents» de la gauche douce en lice contre le NUPES se sont même qualifiés pour le second tour.

On peut également imaginer que, même si la NUPES bat les prévisions actuelles et obtient une courte majorité au parlement, les partis qui se sont retrouvés contraints de faire un pacte électoral avec Mélenchon seront beaucoup moins disposés à suivre son exemple dans les moments de confrontation, notamment à le niveau européen.

Nous avons vu refaire surface des clivages établis à gauche même pendant la campagne du NUPES, en particulier après que la police a tiré sur un chauffeur qui ne s’est pas arrêté pour un contrôle. Alors que Mélenchon a condamné “la peine de mort pour non-respect” et les syndicats de police qui ont défendu l’incident, des alliés comme le communiste Fabien Roussel ont fermement rejeté son commentaire selon lequel “la police tue”.

L’année dernière, France Insoumise était le seul parti, y compris ses alliés actuels de la NUPES, à ne pas assister aux manifestations des syndicats de police devant l’Assemblée nationale. Il a également des positions beaucoup plus fortes contre l’islamophobie et le racisme en général.

Si la France Insoumise a souvent été critiquée pour l’insularité de son groupe dirigeant, le manque de démocratie interne et la réticence à rencontrer d’autres forces de gauche sur un pied d’égalité, cela est également lié à l’un de ses points forts : une concentration constante sur son programme politique, plutôt que le pluralisme comme une fin en soi.

Bien que ses accents rhétoriques aient changé au fil des ans, il continue de réitérer des objectifs de transformation tels que l’abolition de la présidence, la sortie de l’OTAN et – s’il ne menace pas de quitter l’UE – insistant sur le fait que son programme l’emportera sur les règles européennes.

Cela se reflète également dans sa résilience face à des attaques médiatiques quasi universelles, souvent aussi intenses que celles subies par Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne. Alors que Corbyn était largement miné par des personnalités au sein de son propre parti – une machine travailliste et un groupe de députés qu’il n’a jamais tenté de purger ou de remplacer – la France Insoumise s’est avérée beaucoup moins compromettante avec ses détracteurs.

Lors de la défaite de Corbyn en 2019, Mélenchon a vivement critiqué sa tentative de “trouver un terrain d’entente” avec ses rivaux sur des questions comme le Brexit et les revendications d’antisémitisme exagérées, alors que la droite travailliste ne cherchait qu’à le détruire. Il avait aussi beaucoup à dire sur sa propre démarche : « Construire son raisonnement politique en fonction d’un équilibre interne au sein de son parti est une voie vouée à l’échec », a insisté Mélenchon. « Les problèmes comme les solutions sont dans les masses populaires, leurs attentes, leur volonté, leurs besoins. C’est là que Corbyn aurait dû aller chercher ses instructions. Il voulait apaiser les puissants – en vain. Sa faiblesse face à ses adversaires, poursuit Mélenchon, a désabusé ses partisans potentiels.

En ce sens, la France Insoumise a déjà réalisé quelque chose que d’autres mouvements populistes de gauche n’ont pas fait, en utilisant sa base populaire pour déborder les machines établies du parti. En Espagne, Podemos est aujourd’hui un partenaire junior de l’ancien Parti socialiste ; aux États-Unis, une poignée de membres socialistes démocrates du Congrès sont une voix radicale au sein du Parti démocrate de Joe Biden ; et en Grande-Bretagne, la gauche travailliste a été réduite au quasi-silence par la direction de Keir Starmer. La France Insoumise est aussi aujourd’hui dans une alliance avec les restes du Parti Socialiste, pourtant c’est le mouvement de Mélenchon qui domine politiquement tout l’espace de la grande gauche.

Cela a certainement été polarisant, avec des architectes du libéralisme social français tels que l’ancien président Hollande désireux de condamner le NUPES comme «communaliste», «pro-russe» et «anti-business». Pourtant, cette polarisation n’a pas seulement fonctionné dans une seule direction.

Ce qui est particulièrement remarquable, c’est la façon dont la force de la France Insoumise a exercé une attraction magnétique sur certains dirigeants politiques et médias dont on n’aurait pas pu s’attendre à suivre son exemple. Tels sont les cas de la candidate du Parti socialiste de 2007, Ségolène Royal, ou encore du journal Libérationqui ont sporadiquement défendu Mélenchon contre les attaques du camp Macron.

En effet, ce n’est qu’en ce sens — l’affirmation d’un leadership plus radical — que l’on peut dire que la gauche française s’est réellement renforcée.

Dimanche dernier, NUPES a remporté 26 % des voix, venant de justesse à la première place à l’échelle nationale. Pourtant, c’était en fait moins que le large gauche divisé en 2017 (28 %), sans parler de 2007 et 2012 (36 et 40 %, respectivement). La différence est le programme politique que représente cette gauche et les électeurs qu’elle cherche à représenter. Alors que les socialistes et (à moindre échelle) les verts qui dominaient la gauche avant la crise de 2008 voyaient leur électorat basculer de plus en plus nettement vers les classes moyennes supérieures, la France insoumise est plus transversale, avec des pics de soutien notables chez les chômeurs et les jeunes .

De nombreuses luttes difficiles subsistent : le premier tour a vu les candidats de Le Pen construire leur électorat ouvrier, notamment en dehors des grandes villes où la France Insoumise est la plus forte. Le mouvement de Mélenchon manque encore de profondeur organisationnelle, capable de s’enraciner dans les territoires et de se mobiliser en dehors des grandes élections nationales. Brisant ce qui risquait de devenir le duopole du centre néolibéral et de l’extrême droite, la France Insoumise a remis à l’ordre du jour la politique de transformation. Pourtant, gagner un quart ou un tiers des voix lors d’une élection avec seulement 50 % de participation n’est pas une base solide pour un changement social de grande envergure.

Gagner ou perdre dimanche, les progrès réalisés jusqu’à présent sont sûrement un pas dans la bonne direction. La prochaine législature verra un afflux massif de députés de gauche, avec, espérons-le, des candidats comme Rachel Kéké, la femme de chambre qui a mené une grève de 22 mois dans les hôtels, ou Stéphane Ravacley, un boulanger qui a entamé une grève de la faim de 11 jours pour arrêter son Apprenti guinéen expulsé. Mais si ce changement face à la politique française était imprévisible il y a encore quelques mois, il n’est pas venu de nulle part. Ses fondements ont été posés par la combativité politique de la France Insoumise, sa volonté de tenir tête aux puissants et son refus de laisser un droit de veto aux forces hostiles sur ses dirigeants ou son agenda politique.

Pendant des années, la France Insoumise a été constamment accusée, à l’intérieur et à l’extérieur de la gauche, d’être une force dogmatique, sectaire, dinosaure. Pourtant, la résilience politique du mouvement de Mélenchon a aidé à montrer aux électeurs qu’il voulait vraiment dire ce qu’il disait. Si sa vague de popularité continue de monter dimanche, elle peut commencer à concrétiser son programme.



La source: jacobin.com

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