Les élections en France montrent comment la gauche néolibérale s’est effondrée

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Intéressons-nous d’abord au bloc que l’on pourrait qualifier de néolibéral autoritaire. Comme vous le dites, c’est une alliance sociologiquement composite, mais ce n’est pas surprenant. Les blocs sociaux regroupent différentes classes ; la forte homogénéité du bloc bourgeois est une exception, pas la règle.

L’essentiel est d’identifier les variables qui permettent à cette alliance de tenir. D’une part, la continuité des politiques et des réformes néolibérales répond directement aux attentes des classes supérieures. Cependant, ils sentent qu’il y a une révolte sociale montante ; les gilets jaunes ont envoyé un signal très fort, mais ce n’est pas le seul — il faut aussi regarder les mouvements dans les écoles et les hôpitaux, ou l’énorme déception générée par l’inaction totale du gouvernement sur les questions climatiques. L’idée que le néolibéralisme peut avoir un contenu progressiste ne convainc plus grand monde, y compris ceux qui le défendent.

Les classes supérieures ont montré, sous la présidence Macron, qu’elles sont vraiment prêtes à tout pour contrôler la contestation sociale et protéger leur position dominante. Cela explique l’échec des stratégies qui visaient à récupérer une bourgeoisie de gauche peut-être déçue par Macron. Les faits montrent que l’ouverture dont cette composante de la bourgeoisie a fait preuve dans le passé – son attachement aux libertés publiques et même sa volonté de soutenir un véritable progrès social, qui a effectivement existé – a une limite claire dans son refus d’envisager le moindre renoncement de ses privilèges.

Tant que Macron sera perçu comme le garant de la continuité dans les rapports de domination, la vieille bourgeoisie de gauche restera avec lui, même si les manifestations sont gérées avec la brutalité qu’on a vue, même si l’État de droit est piétiné, même si la séparation des pouvoirs est enterrée. Mais dans ce bloc néolibéral autoritaire on trouve aussi des fractions des classes laborieuses, et une grande partie des classes moyennes à qui le néolibéralisme peut offrir quelques avantages, mais qu’il menace surtout de déclin social.

Pour expliquer ce phénomène majeur — contre-intuitif —, il faut sortir de la vision des politiques publiques comme simple échange entre le soutien électoral et la satisfaction d’attentes entièrement inscrites dans des positions socio-économiques. C’est parce que le néolibéralisme est hégémonique que le bloc néolibéral autoritaire parvient à être si fort.

Cette hégémonie s’exprime de deux manières principales. D’une part, les alternatives au néolibéralisme sont largement perçues comme irréalistes. Les travailleurs en situation précaire et dominée, les étudiants qui ont besoin de ressources pour financer leurs études et payer le loyer, par exemple, peuvent considérer les relations de travail « flexibles » et non protégées impulsées par le néolibéralisme comme une triste mais nécessaire condition de leur survie car ils ne voient pas d’alternative. Et le fait est que, dans le monde néolibéral dans lequel nous vivons, ils ont souvent raison. Tant que la possibilité d’une rupture majeure dans l’orientation des politiques publiques n’apparaîtra pas concrète et immédiate, l’hégémonie néolibérale ne sera pas véritablement menacée.

L’autre dimension est la hiérarchie des attentes sociales. Il n’est pas nécessaire d’être un fin analyste pour voir l’énorme travail accompli par les médias grand public et les intellectuels du système pour minimiser les problèmes socio-économiques et mettre au premier plan des thèmes tels que l’immigration, la sécurité et l’identité française. C’est ce qui rend ce bloc cohérent. Les classes supérieures, comme je l’ai dit, voient désormais l’autoritarisme comme une condition nécessaire à la continuité des politiques néolibérales qui leur profitent. Mais une partie importante des classes moyennes, bien que menacées par le néolibéralisme — et même des fractions des classes laborieuses — considèrent non seulement qu’il n’y a pas d’alternative réaliste au néolibéralisme en termes de politiques sociales et économiques, mais que l’immigration, la sécurité, etc., sont des problèmes importants qui appellent une réponse autoritaire et répressive.

Cette analyse du bloc néolibéral autoritaire permet d’esquisser une stratégie de construction d’un bloc alternatif. Tout d’abord, il n’est pas seulement illusoire mais totalement contre-productif d’imaginer une alternative qui « prendrait au sérieux » les enjeux sécuritaires ou identitaires tels que présentés par l’opposant. Mener une politique « un peu à droite » sur ces questions, c’est simplement renforcer l’hégémonie combattue. Une alliance sociale soucieuse de la défense des intérêts populaires doit remettre la question sociale au cœur du conflit politique. Cela nécessite d’abord d’affirmer haut et fort que l’immigration et la sécurité, qui doivent certes faire l’objet de politiques spécifiques et raisonnées, ne sont pas du tout les problèmes majeurs des Français.

Mais ce n’est pas assez. Il faut aussi convaincre qu’il existe des solutions possibles, concrètes pour le pouvoir d’achat, les hôpitaux, les écoles, les retraites, etc., qui sont à portée de main et qui rompent complètement avec la logique néolibérale. Cela est nécessaire non seulement pour démanteler une partie des classes moyennes et ouvrières du bloc autoritaire néolibéral, mais surtout pour mobiliser les abstentionnistes. L’accent mis sur le programme est donc décisif, tout comme la volonté de sortir des traités européens, qui est l’un des facteurs qui font qu’une telle rupture semble irréaliste.

La gauche de la rupture est présentée par les médias comme une composante extrême, donc minoritaire, du paysage politique. Mais il n’y aura pas de reconstruction d’un bloc de gauche sans mettre la rupture avec le néolibéralisme, indispensable elle aussi à toute réponse sérieuse à l’urgence écologique, au cœur de la nouvelle alliance. Évidemment, dans un contexte d’hégémonie néolibérale, ce projet rencontrera des obstacles majeurs, et demandera probablement plus de temps que les quelques semaines avant une élection présidentielle. Mais le temps des échanges de pouvoir entre une droite « raisonnable » et une gauche qui joue aussi la même mélodie est révolu. Il n’y a pas d’autre moyen de construire une alternative au néolibéralisme autoritaire, qu’il prenne la forme de Macron, Le Pen, Pécresse ou Zemmour.



La source: jacobinmag.com

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