Reconstruire la gauche française, c’est aussi mettre les travailleurs au Parlement

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Le mois dernier a marqué un tournant dans l’histoire de la gauche française. Après des années de luttes intestines, en mai, les Verts, les Socialistes et les Communistes s’associent à la France Insoumise pour former la Nouvelle Union Populaire écologique et sociale (NUPES). Grâce à cet accord sans précédent, ces forces présenteront des candidats communs dans chaque circonscription lors des élections législatives prévues les 12 et 19 juin. En quelques jours seulement, le NUPES a démenti l’affirmation maintes fois répétée des experts selon laquelle les différents mouvements de gauche étaient irréconciliables. Plus que cela, cela a montré la possibilité pour la gauche de s’unir derrière un programme audacieux et ambitieux, largement basé sur la campagne présidentielle du leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon.

Alors que la NUPES est au coude à coude avec le véhicule Ensemble du président néolibéral Emmanuel Macron avant le premier tour d’aujourd’hui, l’establishment a eu recours à l’alarmisme pour tenter de discréditer la coalition nouvellement formée. Dans des scènes rappelant la réaction de l’establishment politique américain à la montée de Bernie Sanders, l’ancien Premier ministre et partisan de Macron, Manuel Valls, a qualifié la coalition de “contre la police et la sécurité”. [as well as] la croissance économique et l’emploi » tandis que la députée pro-Macron Aurore Bergé a mis en garde contre « une implosion économique » en cas de triomphe de la NUPES.

La NUPES fait face à une telle diabolisation parce qu’elle menace de bouleverser un statu quo qui n’a longtemps profité qu’aux élites. Avec des mesures comme l’abaissement de l’âge de la retraite à soixante ans, l’augmentation du salaire minimum mensuel à 1400 €, le gel des prix des produits de première nécessité, la constitutionnalisation de certains principes environnementaux et le remplacement de l’actuelle Ve République présidentialiste, les propositions du NUPES sont aussi ambitieuses qu’elles le sont. ambitieux. Ensemble, ils jettent les bases d’un virage social, économique, environnemental et démocratique majeur si la NUPES parvient à obtenir une majorité à l’Assemblée nationale.

Cependant, la NUPES ne tient pas simplement la promesse d’une rupture idéologique. En nommant de nombreux candidats issus de la société civile et des milieux populaires, il offre aussi la possibilité de rendre à nouveau l’Assemblée nationale plus représentative. Historiquement dominé par des hommes blancs, de la classe supérieure et des cols blancs, le parlement continue d’être en proie à la sous-représentation des femmes, des minorités ethniques et de la France ouvrière en général. La victoire écrasante du véhicule La République en marche (LREM) d’Emmanuel Macron aux élections législatives de 2017, qualifiée de renouvellement sans précédent de l’Assemblée nationale, n’a guère changé la donne, même si le Parlement s’est avéré un peu plus jeune et plus féminin. Les personnes issues de minorités ethniques ne représentent que 6 % des députés et, pour la première fois depuis la création de la Ve République, en 1958, la présence d’ouvriers à l’Assemblée nationale est tombée à zéro. Parallèlement, la part des députés issus de milieux à revenu élevé a poursuivi son inexorable hausse, atteignant 68 %, soit une augmentation de 15 points par rapport à cinq ans plus tôt.

Cette tendance est la conséquence logique d’un fossé grandissant entre la classe ouvrière et les partis politiques. “Le Parti communiste français à l’époque, par son organisation et sa structure locales, réussissait à avoir des gens qui entraient au Parti communiste, qui étaient formés au Parti communiste et qui apprenaient à devenir des responsables du parti du Parti communiste”, a expliqué un membre de l’équipe de campagne des législatives de France Insoumise. Le déclin du Parti communiste et des autres partis ouvriers, couplé à leur bureaucratisation et à leur professionnalisation, a vu la France ouvrière disparaître de la politique électorale. La NUPES offre la possibilité d’un véritable renouvellement de l’Assemblée nationale. Rachel Keke, Noé Petit, Youenn Le Flao et Cédric Briolais sont les visages de ce paysage politique en mutation.

Pour chacun d’eux, se présenter aux élections législatives en tant que candidats au NUPES marque la poursuite des luttes syndicales, sociales et environnementales qu’ils ont menées. Ainsi, Rachel Keke, une femme de chambre, a mené avec succès la plus longue grève de l’histoire de l’hôtellerie française contre Accor et son sous-traitant. De même, Cédric Briolais, chauffeur de bus, s’est mis en grève pendant cinquante jours pour protester contre la réforme du système des retraites de Macron. En plus d’être facteur, Youenn Le Flao est coordinateur de la section locale de l’organisation altermondialiste Attac et responsable syndical. Noé Petit, lycéen, a mené la lutte contre l’artificialisation des terres en tant que coprésident de À Bas le Béton. Dans l’ensemble, ces candidatures reflètent un mouvement plus large au sein des forces de gauche. Avec la NUPES, les sphères politique, associative et syndicale, autrefois hermétiques et paroissiales, deviennent de plus en plus perméables et imbriquées.

Les sentiments d’aliénation politique ont joué un rôle clé en poussant ces candidats du NUPES à se présenter aux élections législatives. Le candidat et chauffeur de bus Briolais a expliqué que son aliénation de la classe politique professionnelle alimentait son désir d’entrer dans l’arène électorale. De même, Rachel Keke a pointé l’indifférence du gouvernement face à la grève qu’elle a menée aux côtés de ses collègues femmes de chambre comme l’une des raisons pour lesquelles elle a décidé de lancer sa campagne. Elle rappelle comment Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes, a refusé d’intervenir en faveur des grévistes, malgré la dimension genrée de l’exploitation des femmes de chambre. « Elle nous a dit que c’était un conflit privé et qu’elle ne pouvait donc pas intervenir », me dit amèrement Keke.

Frustré par l’inaction des politiciens face aux catastrophes écologiques croissantes, Petit décide de se présenter aux élections législatives à l’âge de dix-huit ans. « Je suis jeune, concède-t-il, mais je ne veux pas attendre vingt ans pour me lancer en politique car dans vingt ans, ce sera trop tard. La nomination des membres du gilets jaunes mouvement — un mouvement composé en grande partie d’individus qui se sentaient abandonnés par les pouvoirs publics — constitue une preuve supplémentaire de l’engagement de la NUPES en faveur de l’inclusion des personnes marginalisées de la société française.

De par leur statut de femmes de chambre, de facteurs, d’étudiantes et de conductrices de bus, ces candidates de la NUPES ont vécu de première main les carences des pouvoirs publics établis — et détiennent une connaissance intime des enjeux de la société française. En tant que chauffeur de bus, Briolais a été témoin de la détérioration des services publics et de la manière dont des décennies de négligence et de stratégies de réduction des coûts par les pouvoirs publics ont conduit à cette situation. « Le libéralisme a commencé à être de plus en plus présent et oppressant », a rappelé Briolais, entraînant une aggravation des conditions de travail. Après cinq ans de président nominalement socialiste François Hollande suivis de cinq ans de Macron – des présidences chacune caractérisée par des régressions majeures des droits du travail – Le Flao a noté une aggravation majeure de ses conditions de facteur. “Un intérêt décroissant pour l’aspect humain dans l’organisation du travail” et des “collègues de plus en plus malades”, a-t-il expliqué, ont caractérisé ses dernières années au sein de la Poste. De même, Keke a vécu de première main les ravages causés par le recours de plus en plus répandu à l’externalisation. Profondément consciente des conséquences d’un manque d’action gouvernementale sur le sujet, si elle est élue à l’Assemblée nationale, elle s’engage à s’attaquer à la législation laxiste qui a permis son exploitation et celle de ses collègues.

Pourtant, le tableau d’ensemble indique que des problèmes de représentation subsistent. Aussi divers que soient une partie importante des candidats de la NUPES, on peut difficilement évoquer les histoires de ces candidats issus de la société civile et de la classe ouvrière sans évoquer le sort de nombre de leurs pairs moins fortunés qui restent en marge de la politique institutionnelle. Prenant une place prépondérante à la NUPES, la France Insoumise, avec des candidats représentant l’alliance dans 60 % des circonscriptions, s’est historiquement appuyée sur le soutien électoral des quartiers populaires. Pourtant, leurs difficultés à intégrer les habitants de ces quartiers dans leur mouvement, notamment aux postes de responsabilité, font l’objet de critiques de longue date. L’alliance entre la France Insoumise et d’autres partis de gauche a exacerbé ces problèmes d’inclusivité. “La coalition a mis en avant des membres de l’appareil politique”, a déploré un responsable du parti de France Insoumise familier des coulisses des négociations.

L’entente nationale prévoyait un candidat unique dans chaque circonscription électorale, ce qui signifie que beaucoup de ceux qui étaient déjà nommés par leur parti devraient se retirer. Au cours des négociations, les Verts, les Communistes, les Socialistes et la France Insoumise ont exigé que leurs responsables respectifs de haut niveau soient nommés dans les circonscriptions de leur choix. En définitive, l’accord national conclu entre les partis de gauche s’est traduit par la nomination de nombreuses personnalités influentes du parti au détriment de candidats issus des quartiers populaires ou de la société civile. Par exemple, la NUPES a désigné Julien Bayou, secrétaire national des Verts, comme candidat de la coalition dans la XVe circonscription électorale de Paris aux dépens du candidat putatif de la France Insoumise et médecin urgentiste Christophe Prudhomme. Dans un autre cas, le candidat de France Insoumise Djamel Arrouche, un enseignant du secondaire qui a grandi dans le quartier populaire de Villejuif, a renoncé à sa candidature à la législature de la onzième circonscription du Val-de-Marne dans le cadre de l’accord NUPES afin de La sénatrice verte Sophie Taillé-Polian sera nommée.

La NUPES révèle également les effets pervers de la coalition sur la représentativité des candidats aux législatives. Étant donné que les négociateurs du parti sont eux-mêmes des initiés du parti, ils sont enclins à faire avancer les intérêts des autres initiés du parti. En parallèle, ceux qui exerçaient l’influence politique nécessaire pouvaient mobiliser des réseaux personnels afin d’obtenir leur nomination par la NUPES. Selon un responsable du parti au courant des négociations, la candidate de France Insoumise Caroline Mécary, menacée de perdre son investiture au profit d’un candidat vert, a utilisé ses relations pour l’empêcher. “C’est une avocate, elle sait influencer les gens”, a expliqué le responsable du parti. “Elle s’est bousculée, appelant des personnes impliquées dans les négociations et des proches des négociateurs.” Le responsable du parti a poursuivi : “Parce que ce genre de pratiques n’est pas à la disposition de tout le monde, les personnes qui ne font pas partie de l’appareil politique sont désavantagées par rapport à celles qui le sont”.

Tout compte fait, NUPES reste un exploit historique. Dans une démarche qui aurait été impensable il y a quelques mois, l’accord a réussi à rassembler les quatre principaux partis de gauche en une seule coalition, derrière un programme audacieux et ambitieux, qui monte en flèche dans les sondages. L’ensemble des candidats désignés par la NUPES aurait certainement pu être plus représentatif de son électorat ; néanmoins, les nominations de Rachel Keke, Noé Petit, Youenn Le Flao et Cédric Briolais – parmi beaucoup d’autres – indiquent des progrès significatifs dans l’inclusion de candidats de la société civile et de la classe ouvrière. La NUPES « aura des parlementaires qui ne sont pas issus de l’establishment politique classique », s’est réjoui un responsable du parti. “Nous aurions pu faire mieux”, ont-ils concédé, “mais nous faisons bien mieux que d’autres”. Une phrase qui résume parfaitement une victoire mitigée pour la représentation.



La source: jacobin.com

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