Les vaines promesses du populisme de poche de Pierre Poilievre

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Alors que la course à la direction du Parti conservateur fédéral du Canada ne sera pas décidée avant septembre, un favori clair a émergé. De récents sondages d’opinion suggèrent que Pierre Poilievre, le député incendiaire d’extrême droite et ancien ministre des Finances fantôme, bénéficie d’un soutien de 57 % parmi les électeurs actuels du Parti conservateur du Canada (PCC). Ce niveau de popularité a des kilomètres d’avance sur son plus proche challenger, Jean Charest, qui n’obtient qu’un maigre 14 %.

La campagne de Poilievre, soutenue par son important réseau social, a attiré des foules importantes dans les villes du pays. Cela a fourni un point d’appui avec lequel tirer parti de la large couverture médiatique dont il bénéficie de plus en plus. Bien qu’il soit encore tôt dans la course à la direction, l’atmosphère politique suggère que les conditions pourraient être réunies pour une prise de contrôle par la droite dure du Parti conservateur.

La politique de Poilievre comprend une fusion de dogmes d’extrême droite, qui couvrent toute la gamme du scepticisme libertaire à l’égard du «dépassement» du gouvernement – ​​notamment en ce qui concerne les mesures de santé publique liées à la pandémie – à la politique antisyndicale. Il est farouchement opposé aux programmes de protection sociale et affiche une adhésion obstinée aux orthodoxies d’équilibre budgétaire. Plus récemment, Poilievre a fait du foin politique en se positionnant comme un représentant fidèle du Freedom Convoy et en dénonçant les prétendues pulsions totalitaires du gouvernement Trudeau.

Ses ouvertures aux sceptiques des vaccins et aux sympathisants du convoi – ou son appel chimérique aux crypto-frères dans son étreinte de Bitcoin – expliquent sans aucun doute sa popularité croissante. Cependant, le ciment qui maintient son ascension apparemment fulgurante est le message économique qu’il propose. Et plus précisément, son intérêt particulier pour les questions de coût de la vie et d’abordabilité.

Poilievre a placé l’inflation (qu’il a surnommée « Justin-Flation ») au cœur du récit de sa campagne. Au premier plan de son récit se trouve le refrain familier de la droite qui prétend que la récente montée des pressions inflationnistes a été causée par les « déficits de la planche à billets du gouvernement ». Selon la doctrine Poilievre, la Banque du Canada et les libéraux de Justin Trudeau ont provoqué (ou du moins aggravé) l’escalade de l’inflation en augmentant la masse monétaire par le biais de mesures monétaires et fiscales liées à la pandémie. Cette débauche du gouvernement a conduit à “trop ​​d’argent pour trop peu de biens”. Le résultat a été la diminution du pouvoir d’achat des Canadiens de la classe ouvrière.

L’inflation, dans le récit de Poilievre, a été une aubaine pour les riches, qui « prennent aux démunis et donnent aux avoir des yachts.” En effet, la rhétorique pseudo-populiste de Poilievre n’hésite pas à dénoncer les «élites», les «gardiens» et les «initiés» qui auraient présidé à la récente période d’inflation et fait grimper le coût du logement, du carburant et de la nourriture. Pour endiguer la vague inflationniste, Poilievre a appelé à exercer un contrôle rigide sur la masse monétaire en forçant la Banque du Canada à maintenir les taux d’intérêt « aussi bas qu’il est humainement possible » et à « rétablir » son mandat de faible inflation.

L’explication de Poilievre des forces à l’origine de l’inflation est truffée de défauts conceptuels et d’inexactitudes. Cependant, son récit mérite l’attention car il représente une tentative de ressusciter la politique de «l’argent sain» et de la reconditionner comme un credo populiste de la classe ouvrière.

La doctrine de la monnaie saine a une longue histoire qui remonte à l’ère de l’étalon-or. Il a été articulé de la manière la plus célèbre dans la « vision du Trésor » de la Grande-Bretagne de l’entre-deux-guerres, qui a lancé l’idée que les dépenses publiques peuvent entraîner « l’éviction » de l’investissement privé. Les effets apparents des dépenses publiques financées par le déficit ont longtemps servi de matraque idéologique derrière les mesures d’austérité déployées pour discipliner les populations pauvres et ouvrières.

Plus immédiatement, cependant, la politique monétaire saine de Poilievre invoque les idées de monétarisme – les concepts économiques qui ont émergé de l’ère de la stagflation des années 1970. Ces idées, qui remplacent les politiques fiscales keynésiennes en mettant l’accent sur l’offre de monnaie, ont d’abord été expérimentées par les partis de centre-gauche au pouvoir en Europe. Mais ils sont surtout tristement célèbres pour avoir fourni l’échafaudage idéologique des révolutions Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans les années 1980.

Le monétarisme doctrinaire – un contrôle rigide des agrégats monétaires pour supprimer l’inflation – s’est avéré impossible dans la pratique et a été abandonné par la plupart des banques centrales au début des années 1980. Cependant, le politique du monétarisme a garanti les gains politiques de la Nouvelle Droite pour toute une génération.

Dans le sillage du tournant monétariste, qui marque l’ascension du néolibéralisme, les apparatchiks de droite et les élites gouvernantes ont suturer de puissants blocs sociaux qui ont puisé dans les angoisses de la classe moyenne liées aux préoccupations du coût de la vie. Ces blocs sociaux ont encouragé une mentalité de forteresse socialement stratifiée à la place des conceptions de la citoyenneté d’après-guerre, qui, malgré toutes leurs imperfections, n’appuyaient que du bout des lèvres les valeurs d’obligation sociale et de réciprocité.

Les dislocations sociales causées par la crise profonde du capitalisme dans les années 1970 ont ouvert la voie à la diffusion de ces angoisses de la classe moyenne dans des directions réactionnaires. Celles-ci allaient des tropes racialisés et genrés de la dépendance à l’aide sociale à une opposition généralisée à la fiscalité. Ces sentiments ont été présagés par l’hostilité envers le pouvoir croissant des syndicats et des mouvements sociaux tout au long des années 1960 et 1970.

Les forces politiques de la nouvelle droite ont identifié les emprunts et les dépenses du gouvernement – en particulier les dépenses de protection sociale – comme une source de décadence morale et de désordre social. Certains des principaux ancêtres intellectuels du mouvement ont préconisé des restrictions constitutionnelles sur les dépenses et les emprunts publics. Ces coalitions étaient si puissantes qu’une version modifiée du monétarisme a été adoptée par les politiciens et les intellectuels de centre-gauche sous le couvert de la « troisième voie ». Ces politiciens de la Troisième Voie, incarnés par Tony Blair et Bill Clinton, ont promulgué des réformes institutionnelles de grande envergure tout au long des années 1990, allant de « l’indépendance » opérationnelle de la banque centrale aux règles de responsabilité budgétaire.

Loin de redonner de l’argent au peuple, comme le promet la doctrine de Poilievre, l’héritage politique sur lequel il puise sont des itérations de la gouvernance capitaliste dans ce qu’elle a de plus antidémocratique. De telles traditions fournissent une couverture pour céder le contrôle de la politique économique à la prérogative d’une petite classe largement homogène sur le plan idéologique de technocrates et de décideurs de la banque centrale – la même coterie, des élites ayant des liens profonds avec les cercles bancaires et le secteur financier, que Poilievre emploie fréquemment comme sac de frappe rhétorique. Cette coalition déflationniste a été à l’avant-garde de la mise en œuvre des politiques d’austérité budgétaire et de récession monétaire qui ont paralysé les populations pauvres et ouvrières tout au long de l’ère néolibérale. Ce n’est pas une mince ironie que Poilievre déploie cette classe de brahmane comme bouc émissaire tout en vantant ses principes.

Le paradoxe de la marque Poilievre de populisme de l’argent sain est qu’elle témoigne indéniablement d’une politique de la classe dirigeante. Ceci est révélé plus clairement par les implications politiques derrière sa promesse de vaincre le fléau de l’inflation : restaurer l’indépendance de la banque centrale.

« L’indépendance » de la banque centrale a longtemps été un euphémisme pour isoler le contrôle de la politique monétaire des vicissitudes de la politique démocratique. Loin d’être une réorganisation radicale de la gouvernance macroéconomique pour le peuple, la proposition de Poilievre représente un appel à rétablir le statu quo ante. Malgré toutes ses prétentions anticonformistes, Poilievre conférerait simplement un contrôle supplémentaire sur la politique monétaire au « bon » type de banquiers centraux – ceux qui éviteraient de monétiser la dette publique et démontreraient leur fidélité aux politiques déflationnistes.

La vacuité du populisme de la monnaie saine de Poilievre est peut-être plus évidente dans ses omissions. Dans le récit de Poilievre, des détails vitaux dans l’histoire de la dynamique de classe de l’inflation sont commodément omis. Bien avant l’actuelle poussée d’inflation, les investisseurs, les financiers et les propriétaires d’actifs ont récolté les bénéfices de la déflation des salaires et de l’inflation des prix des actifs. En effet, cet état de choses était la condition préalable au modèle de croissance dominant du capitalisme financiarisé dans de nombreux pays au cours des dernières décennies.

Alors que la dynamique inflationniste actuelle a sans aucun doute frappé particulièrement les pauvres et la classe ouvrière, la campagne de Poilievre offre peu de solutions. Malgré toute son insistance sur la crise du coût de la vie et la nécessité de restaurer le pouvoir d’achat de la classe ouvrière, il mentionne rarement la nécessité d’augmenter les revenus et les salaires de la classe ouvrière. Et un ensemble de propositions visant à accroître le pouvoir de négociation collective des travailleurs est totalement absent de son vocabulaire.

Poilievre s’empresse de condamner le comportement prédateur des « initiés » et des « élites » à l’origine de la récente poussée inflationniste, mais il n’a pas grand-chose à dire sur les contributions des sociétés qui gonflent les prix en exploitant leur pouvoir de marché oligopolistique pour augmenter les prix. De même, les marges bénéficiaires record récemment affichées par les grandes entreprises ne semblent pas exercer son courroux.

Pendant ce temps, des experts libéraux avides de perles ont fustigé Poilievre pour toutes les mauvaises raisons. Il n’est pas l’objet de leur mépris car il prône une doctrine économique qui protégerait davantage la gouvernance économique de la contestation populaire et enracinerait les tendances déflationnistes et l’austérité (la norme historique avant la pandémie). Au contraire, il agace la punditocratie parce qu’il ose saper le caractère sacré de «l’indépendance» de la banque centrale. Plus récemment, un chœur d’anciens banquiers centraux et politiciens libéraux, dont Trudeau lui-même, a décrié la «rhétorique dangereuse» de Poilievre et sa récente proposition de remplacer le gouverneur de la Banque du Canada.

Cette grogne révèle une classe d’experts et de politiciens complètement déconnectés de la vague montante de ressentiment politique contre le consensus technocratique de la mondialisation néolibérale. De plus, cela sert à renforcer la crédibilité de la bataille imaginée par Poilievre contre les initiés et les élites.

Le monétarisme pop de Poilievre peut sembler anodin ou évidemment contradictoire et sa campagne pourrait encore s’effondrer sous le poids de sa stratégie médiatisée par les médias sociaux. Poilievre s’adresse à une jeune population conservatrice et aux tendances les plus réactionnaires – et de niche – de la base conservatrice. Bien qu’il ait peut-être une chance de s’emparer de la direction du Parti conservateur, la capacité de Poilievre à former une coalition majoritaire lors d’élections générales semble au mieux ténue.

Cependant, la capacité de Poilievre à puiser dans le ressentiment naissant face à l’escalade de la crise du coût de la vie ne doit pas être sous-estimée. Avec des salaires constamment en retard par rapport à l’inflation, les pauvres et la classe ouvrière supportent de manière disproportionnée le poids de l’escalade des coûts du logement, de la nourriture et de l’essence. Dans un contexte d’aggravation de l’inflation, les politiciens réactionnaires sont de plus en plus aptes à obtenir un large soutien des gouvernements libéraux sortants impopulaires. Cela a été récemment illustré lors de l’élection présidentielle française – Marine Le Pen a considérablement amélioré sa part de voix en se concentrant principalement sur les problèmes de coût de la vie (et en minimisant sa politique néofasciste).

Des sondages récents suggèrent que Poilievre a très peu de soutien de la part des électeurs non-PCC. Cependant, d’autres sondages indiquent que le message économique de Poilievre pourrait avoir le potentiel d’attirer des électeurs non traditionnels du PCC, en résonnant avec des rangs plus larges d’électeurs libéraux, néo-démocrates et verts.

Révéler les failles du message de Poilievre ne suffira pas. Soulignant les défauts techniques évidents de son analyse des causes profondes de l’inflation, par exemple, n’est pas susceptible d’obtenir un large soutien populaire.

Ce qu’il faut plutôt, c’est une politique de classe qui s’attaque explicitement à la crise du coût de la vie et à ses implications distributives. La gauche devrait s’attaquer au mécontentement des pauvres et de la classe ouvrière à l’égard de la réel la classe dirigeante. En outre, un message clair et un ensemble de politiques devraient être proposés. Malheureusement, cependant, les forces politiques nécessaires pour faire passer un tel message sont marginales. En l’absence d’un solide défi de la gauche, la possibilité que le message de Poilievre résonne avec une masse critique est dangereusement plausible.



La source: jacobinmag.com

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